Dans le Marseille des années 1970-1980, les blessures de la décolonisation restent ouvertes. Après les événements tragiques de 1973, dix-sept Algériens assassinés dans un climat de haine raciale, les violences racistes se multiplient. Attentats, ratonnades, meurtres : la ville vit au rythme des agressions d’extrême droite, souvent perpétrées par des anciens de l’OAS ou des militants néofascistes. Dans ce contexte explosif, alors que le Front National émerge sur la scène politique, un groupe d’avocats marseillais refuse de rester spectateur.
C’est l’avocat Dany Cohen qui prend l’initiative. Marqué par l’attentat contre le consulat d’Algérie, il fonde dans les années la section locale du Syndicat des Avocats de France (SAF). Son engagement est total : défense des travailleurs dans les dossiers syndicaux de la CFDT post-Mai 68, promotion du droit du travail, de l’aide juridictionnelle, et surtout, des droits des étrangers. Dans son esprit, plaider pour un immigré face à une justice biaisée, c’est déjà une manière de résister.
En 1975, un autre avocat marseillais, Sixte Ugolini, révèle un scandale qui marquera durablement la ville. Avec une trentaine de collègues réunis en « cellule du palais », avocats, magistrats et greffiers décidés à dénoncer les discriminations, il met au jour la « prison clandestine d’Arenc », un hangar portuaire où la police enfermait illégalement des étrangers avant expulsion. L’affaire éclate avec le dossier de Mohamed Chérif, pêcheur marocain détenu sans droit ni titre. Publiés dans La Marseillaise et repris par un communiqué du SAF, ces faits provoquent un tollé national, déclenchant manifestations et débats jusqu’à Paris. En 1981, la loi officialise la rétention administrative, reconnaissant ainsi l’existence du dispositif révélé six ans plus tôt.
Autour de Me Cohen et Me Ugolini, d’autres figures marquent cette période. Philippe Vouland, pénaliste reconnu, anime la commission pénale du SAF avant d’être impliqué dans des affaires majeures comme celles du juge Pierre Michel, de la députée Yann Piat ou des effondrements de la rue d’Aubagne.
Christian Bruschi, avocat honoraire et professeur d’histoire du droit à Aix-Marseille Université, incarne quant à lui une vision d’une justice proche des citoyens, égale pour tous et garante des libertés.
Le SAF, fidèle à son militantisme, ne se limite pas aux prétoires. Ses membres publient des tribunes dans la presse locale, réclament un renforcement de la loi Pleven (1972) contre les discours de haine, et assurent des défenses gratuites pour requalifier les agressions racistes, souvent minimisées par la justice. Ils installent des permanences juridiques dans les quartiers populaires, soutiennent les familles d’immigrés et participent activement à la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.
Dans une ville marquée par les fractures coloniales et la brutalité policière, les avocats du SAF marseillais défendent une autre idée du droit : un droit social, démocratique et profondément humain. Leur combat des années 1970-1980 a façonné une génération et laissé un héritage durable dans la culture citoyenne marseillaise.