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Sous couvert de liberté d’expression : la persistance du racisme colonial

Le choix de Riss de représenter Rokhaya Diallo sous les traits de Joséphine Baker interroge. Joséphine Baker était une chanteuse, danseuse, actrice et meneuse de revue d’origine afro-américaine dont la carrière a été propulsée par l’exotisme coloniale et raciste de cette époque. Son succès reposait largement sur l’acceptation d’une figure noire «  exotique  », mais surtout dénuée de toute dimension subversive.

Lors de la Revue nègre, elle interprète notamment un tableau intitulé «  la Danse sauvage  », où elle apparaît presque nue, vêtue d’une ceinture de bananes, évoluant dans un décor de savane. Cette mise en scène repose sur des stéréotypes coloniaux profondément racistes, où le corps de la femme noire est à la fois sexualisé et folklorisé pour le regard de spectateurs blancs.

Joséphine Baker «  Un jour, j’ai réalisé que j’habitais dans un pays où j’avais peur d’être noire. (...) Je me suis sentie libérée à Paris.  » Cependant, malgré les discriminations vécues aux Etats-Unis, elle n’a jamais remis en cause l’empire colonial français, en glorifiant sa seconde patrie.

Engagée pendant la Seconde Guerre mondiale, Joséphine Baker fut correspondante des services secrets français et chante devant les troupes alliées en Afrique du Nord.

Plus tard, elle soutint activement la lutte contre le racisme et le mouvement des droits civiques aux États-Unis.

Le seul lien que l’on peut établir entre Joséphine Baker et Rokhaya Diallo réside finalement dans leur expérience respective du racisme  : l’une aux États-Unis, l’autre en France.

Pourtant, la référence à Joséphine Baker dans le dessin de Riss repose sur une iconographie coloniale choquante  : lèvres épaisses, corps cambré, ceinture de bananes, posture offerte au regard de l’homme blanc. Cette représentation ne renvoie qu’à une seule «  identité  » possible pour la femme noire, celle d’un corps érotisé et disponible, sans donner à voir sa pensée, son engagement.

En ce sens, cette imagerie ne présente aucun lien explicite avec le texte qu’elle est censée illustrer. Elle trahit au contraire une absence de réflexion sur ce qu’elle prétend dénoncer.

La référence à Joséphine Baker ne peut en aucun cas servir à illustrer une thèse sur la laïcité, ni évoquer une supposée «  communauté raciale  » qui nierait l’art et les combats de l’artiste. Ce dessin ne traduit rien d’autre qu’une mise en scène humiliante et dégradante.

La divergence d’opinion entre Rokhaya Diallo et le journal sur la question de la laïcité ne saurait justifier un humour raciste et sexiste, qui contribue seulement à perpétuer des stéréotypes d’un autre âge.

Hier comme aujourd’hui, les corps des femmes noires continuent d’être insultés et déshumanisés. En 2013, Jean-Marie Molitor, directeur du journal d’extrême droite Minute, a été condamné pour «  injure à caractère racial  » après avoir titré  : «  Taubira retrouve la banane  », comparant la garde des Sceaux à un singe.

Rokhaya Diallo est journaliste, autrice, éditorialiste et réalisatrice. Militante afroféministe, antiraciste et décoloniale, elle est cofondatrice de l’association Les Indivisibles. Aux États-Unis, elle est reconnue par certains comme l’une des voix antiracistes les plus influentes de France et d’Europe. En 2020, elle rejoint la section Global Opinions du Washington Post en tant que contributrice.

Ses prises de position ont suscité de nombreuses polémiques, notamment en raison de son opposition à la loi interdisant les signes religieux dans les écoles publiques, de son soutien aux réunions en «  non-mixité  », ainsi que de ses déclarations sur l’existence d’un «  racisme d’État  » en France. Ses positions et ses liens supposés avec le mouvement des Indigènes de la République ont également alimenté le débat public.

Malheureusement, Charlie Hebdo a une nouvelle fois publié un dessin raciste visant Rokhaya Diallo. Cette caricature ne suscite aucun débat réel sur les idées ou les désaccords politiques. Elle s’inscrit plutôt dans la continuité d’une imagerie héritée du passé colonial, où les corps des femmes noires sont déformés et instrumentalisés.

Au lieu d’élargir la discussion sur les enjeux de laïcité, d’égalité ou de liberté d’expression, ce type de représentation ferme le dialogue et ravive les blessures d’une mémoire collective marquée par le racisme et la domination. Une satire qui prétend interroger la société perd toute valeur critique lorsqu’elle repose sur l’humiliation et la caricature raciale.

Rokhaya Diallo a reçu un large soutien suite à la caricature de Charlie Hebdo, malgré une couverture médiatique limitée. Ces appuis proviennent principalement d’élus de gauche, d’organisations antiracistes et de défenseurs d’une laïcité critique. Certains élus de gauche et associations de droits humains ont condamné une caricature aux relents coloniaux. Des collectifs antiracistes, intellectuels et médias engagés (Regards, La Vigie de la Laïcité, Mediapart) ont également défendu Rokhaya Diallo. Par ailleurs, des personnalités attachées à la liberté d’expression et qui soutiennent Charlie Hebdo, ainsi que certains défenseurs de la laïcité, ont exprimé leur solidarité envers elle, en distinguant la liberté de caricaturer d’un dessin jugé raciste et humiliant.

Liens

https://regards.fr/charlie-hebdo-et-rokhaya-diallo-le-racisme-en-heritage/

https://www.youtube.com/shorts/FGYI4lZ_MsI

https://www.humanite.fr/medias/antiracisme/rokhaya-diallo-denonce-une-caricature-raciste-delle-publiee-par-charlie-hebdo

 

Mise à jour :lundi 12 janvier 2026
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