Dans les années 1960, suite à la décolonisation et au retour des rapatriés, la crise du logement s’accentue à Marseille. À cette crise s’ajoute le problème des bidonvilles qui se développent dans ses quartiers avant et après la période coloniale de la France, dont la grande majorité se trouve au nord de la ville. Pour pallier le manque de logements, des cités de transit sont construites rapidement ainsi que des HLM (Habitation à Loyer Modéré).
Les cités de transit sont des d’habitations temporaires construites dès les années 1960 pour reloger d’urgence les populations des bidonvilles, particulièrement à Marseille et en banlieue parisienne. Conçues comme une "étape provisoire" vers les HLM classiques, elles visaient les familles immigrées pour 2 ans maximum. Bassens, La Paternelle, ou encore Lorette (résorbée en 1995) illustrent ce modèle, un relogement rapide sur terrains industriels enclavés, dégradation physique et sociale. Remplacées progressivement par grands ensembles dans les années 1970-1980, beaucoup persistent comme symboles de ségrégation.
1961 : Le quartier de Bassens surgit sur les terrains dits « Bordeaux-Bassens », rachetés par la SOMICA à la société pétrolière du même nom. Le nom « Bassens » provient probablement de la société pétrolière Bordeaux-Bassens. Ces terres, coincées entre la voie ferrée, une ferme, la rocade routière et les usines, sont intégrées à la zone industrielle des Arnavaux. On parle souvent de la terre rouge à Bassens à cause de la couleur des sols argileux ocre des terrains industriels. Cette teinte ocre-rouge provient de l’oxydation du fer présent dans ces friches pétrolières et ferrugineuses de la plaine des Arnavaux.
En 1963, c’est la cité d’urgence Bassens 1 qui est construite : 110 logements de 34 m² seulement. Et en 1965 suivra par Bassens 2 avec 100 logements supplémentaires.
Lors de la construction des cités provisoires dans les années 1960, la composition familiale n’a pas été prise en compte. La plupart des familles étaient nombreuses et inadaptées aux petits logements de transit de 34 m².
Environ 2 300 personnes, issues de plusieurs bidonvilles comme Sainte-Marthe, Saint-Barthélemy, Picon ou les Treize-Coins, s’y installent des familles maghrébines, gitanes, harkis, ouvrières et leurs familles venus d’Algérie pendant et après la colonisation.
Ces logements, conçus pour durer deux ans au plus, s’imposent pourtant dans la durée. Constitués d’une seule pièce commune, de deux chambres et de toilettes turques servant de salle de bain, ils demeurent inadaptés aux familles nombreuses.
La cité est bordée d’usines, d’une rocade routière et d’une ferme agricole, vestige du passé rural du secteur, qui deviendra un lieu central du quartier. Séparée par les rails, juste de l’autre côté de la voie ferrée, cette ferme est réinvestie par l’association « Terrain d’aventure » pour des actions auprès des habitants, particulièrement des jeunes et des enfants, avant de disparaître plus tard au profit d’un commissariat de police.
Dès 1966 le maire de Marseille, Gaston Defferre, avait envisagé l’expulsion des habitants de la cité Bassens vers l’Algérie, mais ce projet n’a pas pu être mis à exécution.
En Janvier 1967, Les habitants de la cité Bassens s’organisent pour interpeller l’organisme HLM et le maire sur leurs conditions de vie et de sécurité. La cité, dépourvue d’éclairage aussi bien dans les espaces extérieurs que dans les cages d’escalier et la voie ferrée voisine, non protégée par un mur présente un réel danger. Face au silence des autorités, ils déclenchent une « grève des loyers » pour dénoncer leurs conditions de vie.
Les services publics y sont absents, les transports en commun inexistants, et les loyers restent trop élevés compte tenu du faible niveau de confort, aggravés encore par des charges supplémentaires.
En octobre 1968 une association socio-éducative est créée ; elle met en place des permanences tenues par des assistantes sociales.
Entre 1963-1976 le comité des locataires de la cité Bassens se mobilise pour demander la construction d’un mur entre la cité et la voie ferrée, sur laquelle onze enfants ont péri. Plusieurs manifestations sont organisées. La cité Bassens reste marquée par un drame collectif douloureux. Des enfants y trouvent la mort, happés par des trains alors qu’ils traversent la voie ferrée toute proche, faute de clôture solide ou de passage sécurisé. Malgré les appels répétés des habitants pour la construction d’un mur de protection, les autorités se contentent d’un simple grillage que les enfants contournent pour rejoindre plus vite l’école ou la ferme. Treize années de démarches restent vaines, jusqu’à la mort du onzième enfant en 1976. C’est ce dernier drame qui pousse enfin les pouvoirs publics à bâtir un mur de parpaings, trop tard pour réparer les vies brisées.
En signe de révolte et de mémoire, les habitants érigent eux-mêmes une stèle commémorative portant ces mots : « À la mémoire des 11 enfants de notre cité, victimes de l’incompréhension de la société. Ils ont payé de leur vie l’absence de ce mur de protection réclamé pendant 13 ans. Cité Bassens, 7-11-1976. » Ce drame reste gravé dans la mémoire du quartier et incarne la négligence institutionnelle et la force de la mobilisation populaire.
Ce comité réclame également le relogement des familles dans des HLM, comme cela était initialement prévu lors de la construction de la cité Bassens, conçue pour être temporaire.
Les journées portes ouvertes sont destinées à attirer l’attention du public sur la situation dans la cité et à diffuser les revendications du comité. Ces initiatives permettent aux familles de s’exprimer, de défendre leurs droits et de renforcer les solidarités locales.
Bassens devient alors un symbole de résistance face à des politiques municipales jugées indifférentes, un espace d’invention d’une parole collective. Des militants d’extrême gauche tentent de participer à la vie du quartier et à ces mobilisations.
En octobre 1971 des décisions sont prises pour la réhabilitation de la cité ainsi que la création d’un centre social. Le bureau du conseil d’administration chargé de la gestion est composé de M. Weygand, adjoint au maire (président), de Mme Belpeer, directrice de l’ATOM (vice-présidente), et de Mme Wendling, assistante sociale (secrétaire). Cependant, la gestion du bureau s’exerce dans un cadre raciste et paternaliste.
Dès le début des années 1970, Bassens devient un foyer militant et associatif. À partir de 1971, avec ATD Quart Monde, les habitants, dont les jeunes, fondent un centre social, un club de jeunes, un comité de locataires (fin décembre 1973) et un journal de la cité (mars 1974).
Un appartement est mis à disposition pour ATD Quart Monde à Bassens 2, afin de loger deux jeunes animateurs venus du Nord de la France. Une médiation a lieu entre les habitants des Castors et de la zone industrielle, la mairie et d’autres institutions.
Des activités sportives, des sorties pour les enfants et une petite bibliothèque voient le jour sous la responsabilité du centre social. Des débats sont organisés sur les problèmes de logement, le racisme, les questions d’identité des jeunes et leurs liens avec les pays d’origine.
Jean-Paul Fouvet a travaillé comme le directeur et mettra en place des actions éducatives issues de l’éducation populaire. Il a pris de nombreuses photos du quartier avant et après la réhabilitation.
En 1973 des travaux commencent dans un premier bloc d’immeubles de Bassens 1. À partir de 1974 sur le plan urbain, une première réhabilitation débute, certains logements sont fusionnés afin de mieux correspondre à la composition des familles.
En 1976 des travaux reprennent pour continuer à réhabiliter d’autres immeubles sur Bassens 1.
Le comité des locataires et le comité des jeunes de la cité Bassens invitent tous ceux qui veulent soutenir leur cause, à venir pour la journée d’action du dimanche 7 novembre 1976.
En 1977 une décision est prise de détruire Bassens 2 afin de construire de nouveaux immeubles. Un an plus tard la réhabilitation de Bassens 1 est enfin achevée.
Un comité SOS-Refoulement se crée dans le sillage du mouvement lancé à Paris par un collectif d’associations (Maison des travailleurs immigrés, Cimade, FASTI, CIEMM, GISTI…) pour accompagner administrativement et juridiquement les étrangers menacés d’expulsion. Rapidement, des comités locaux se développent, à Marseille et un spécifique à Bassens, composé d’habitants et de militants des quartiers Nord.
Parallèlement, l’Aide aux travailleurs d’outre-mer (ATOM), dirigée par des personnalités issues de la bourgeoisie proche de la droite et du catholicisme social et employant d’anciens techniciens et fonctionnaires coloniaux, oriente de nombreux jeunes du quartier vers des formations professionnelles les empêchant d’une certaine façon d’accéder aux études supérieures. Peu d’élèves issus de la cité Bassens accèdent aux études supérieures. Les filles sont souvent dirigées vers les métiers de la couture, en passant pour la plupart par l’ATOM plutôt que par le collège, tandis que les garçons s’orientent vers la mécanique.
En 1979 Bassens 2 est démolie pour de préparer sa reconstruction.
Les années 1980, la décennie marque un tournant avec l’arrivée d’une nouvelle génération décidée à reprendre en main l’image du quartier par la culture et les médias. En 1981 des jeunes notamment de Bassens fondent la radio pirate Radio Gazelle, qui diffuse musique maghrébine, émissions bilingues, débats sur l’immigration et sur la vie locale, avant d’être légalisée.
En 1983 Bassens accueille les marcheurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, venus de Lyon. Non loin de là, au collège Albert-Camus, des collégiens, dont certains sont issus de Bassens, encadrés par leur professeur Daniel Baume, composent et chantent des morceaux engagés évoquant leur quotidien, la discrimination et la solidarité, dont une chanson dédiée à la Marche de 1983 et « La chanson des enfants des quartiers Nord ».
A la fin des années 1990, Bassens 2 est démolie tandis que Bassens 1 est reconstruite dans le cadre des programmes de rénovation urbaine soutenus par l’État et la Ville. Début des années 2000 lors du Programme de rénovation urbaine (PRU), Bassens entame sa reconversion en quartier durable et solidaire, malgré une mixité sociale faible et un enclavement persistant.
Aujourd’hui malgré ces difficultés, Bassens reste animé par un tissu associatif fort. Les structures locales assurent soutien scolaire, projets sportifs et culturels, et actions solidaires. Pendant la pandémie de Covid-19, le quartier fait preuve d’une entraide remarquable.
De nouveaux défis se dessinent la cité Bassens 2 doit être démolie pour permettre le passage de la Ligne Nouvelle Provence-Côte d’Azur, reliant Marseille à Nice. Les habitants participent activement aux réunions publiques et aux ateliers de concertation organisés par SNCF Réseau, la Ville et le bailleur CDC Habitat, avec relogement prioritaire des 81 ménages vers la ZAC Saint-Louis Delorme.
En 2026, la cité Bassens reste marquée par une précarité sociale, un isolement géographique et des problèmes sociaux.
Soixante ans après sa création, Bassens incarne plus que jamais la mémoire vivante des cités d’urgence marseillaises. Né d’un projet d’urbanisme transitoire, devenu bastion associatif puis terrain d’expérimentation culturelle et citoyenne, le quartier raconte une histoire de luttes, de solidarité et de dignité. Ses habitants ont transformé la relégation en résistance, l’exclusion en fierté, faisant de Bassens un symbole de résilience urbaine et humaine.
