Archives fragmentaires et paroles invisibles
Théâtre et mémoires effacées
Les pratiques théâtrales militantes issues de l’immigration ont souvent été effacées ou marginalisées dans les récits dominants, en France comme dans l’espace postcolonial. Le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) s’inscrit pourtant dans une démarche fondatrice celui de rendre visibles des formes de parole collective développées en dehors des institutions culturelles officielles.
Dans ce cadre, le MTA a créé des troupes de théâtre dont il reste aujourd’hui peu de traces. Les archives concernant Al Halaka à Marseille sont extrêmement fragmentaires, tout comme celles de Al Assifa à Paris. Cette rareté documentaire pose une question essentielle : comment une mémoire culturelle aussi riche a-t-elle pu presque disparaître ?
Al Halaka naît au début des années 1970 dans la région d’Aix-Marseille, dans le sillage du MTA. Son nom, qui signifie “le cercle” en arabe, renvoie à la « halqa », une forme traditionnelle de narration orale où un conteur s’adresse à un public réuni en cercle dans l’espace public. Cette référence inscrit la troupe dans une culture du récit populaire, fondée sur l’oralité et la proximité avec le public, en rupture avec les institutions théâtrales classiques.
La troupe développe un théâtre collectif et politique, nourri par les expériences vécues des travailleurs immigrés : conditions de travail, précarité, racisme, logement, mais aussi solidarités et luttes. Les textes émergent de témoignages, de discussions et d’improvisations, dans une logique de création partagée.
La forme du cercle transforme profondément la relation scénique, la séparation entre acteurs et spectateurs s’efface, la parole circule, et chacun peut devenir témoin ou participant. Le théâtre devient ainsi un espace commun, à la fois artistique et politique.
Al Assifa, “la tempête” en arabe, s’inscrit dans une dynamique proche, mais plus directement liée aux mobilisations militantes du MTA. La troupe apparaît dans un contexte de fortes luttes ouvrières immigrées, dans les usines, les foyers et les quartiers populaires. Le théâtre devient alors un outil d’action directe et de prise de parole collective.
Ses pièces sont construites à partir de récits réels, expériences de travail, conditions de logement, discriminations, violences policières et luttes syndicales. L’écriture est collective, issue d’échanges, d’improvisations et de témoignages recueillis sur le terrain, sans auteur unique identifié.
Les représentations ont lieu dans des espaces non institutionnels, foyers, usines en grève, salles associatives, afin de rester au plus près des personnes concernées. Le théâtre fonctionne ainsi comme un prolongement des luttes sociales plutôt que comme un objet artistique autonome.
Ces expériences ont inventé des formes théâtrales hybrides, où la parole des travailleurs immigrés n’est pas représentée de l’extérieur, mais produite de l’intérieur. Elles mêlent souvent arabe et français, reflétant une réalité sociale plurielle et permettant de s’adresser directement aux communautés concernées.
Le MTA et ses troupes apparaissent aujourd’hui en marge des récits officiels sur les mouvements sociaux en France. Les réinscrire dans une histoire plus large des luttes postcoloniales permet de mettre en évidence des continuités entre mobilisations ouvrières immigrées, pratiques culturelles militantes et débats contemporains sur la mémoire, l’exil et la citoyenneté.
Le travail de Bouchra Khalili contribue à cette relecture. Ses recherches montrent que ces expériences ne sont pas des épisodes isolés, mais des moments fondateurs pour comprendre comment des communautés ont cherché à se représenter elles-mêmes, à inventer leurs propres espaces publics et à contester les récits dominants de l’histoire sociale et politique en France.