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Les «  zéro-un  », une « identité » coloniale

Après la Seconde Guerre mondiale, la France doit reconstruire ses infrastructures et relancer son économie. Pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre, elle fait appel à des milliers de travailleurs venus de son empire colonial  : d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, d’Asie, mais aussi du sud de l’Europe, comme l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

Cela s’accentue dans les années 1950, les entreprises ont besoin de travailleurs dans les secteurs de l’automobile, du bâtiment et des mines. L’État et les grandes entreprises se tournent alors vers les territoires coloniaux pour recruter des ouvriers, souvent jeunes, peu qualifiés et issus de milieux ruraux.

Ces hommes ont travaillé dans les mines, les usines et sur les chantiers, contribuant directement à la modernisation du pays pendant les Trente Glorieuses.

Dans de nombreuses régions colonisées, notamment au Maghreb, l’enregistrement à l’état civil n’était pas systématique. Ils n’existaient pas pour l’administration coloniale. Mais il fallait recruter et enregistrer les futurs ouvriers qui allaient venir faire tourner les usines. C’est alors que l’administration et les employeurs, qui avaient besoin de ces hommes, décidèrent de mettre à jour leurs situations administratives. Lors du recrutement, de nombreux candidats ignoraient leur date exacte de naissance  : ils connaissaient approximativement leur année et savaient seulement qu’ils étaient nés «  en été  » ou «  en hiver  ».

Cette absence d’informations posait problème aux employeurs et à l’administration, qui devaient remplir les contrats de travail, les fiches de paie et les formulaires de sécurité sociale. Face à ces manques, une pratique arbitraire s’est installée  : lors de l’examen médical, une date de naissance était fixée au hasard. Souvent, c’était le «  zéro-un  », le 1ᵉʳ janvier. Cette date devenait une solution administrative simple pour l’administration coloniale et le patronat. Mais pour tous les travailleurs coloniaux, qui subissaient déjà la ségrégation et le racisme, cela représentait une dépossession, elle effaçait une part de leur identité individuelle et les réduisait à n’être que des corps disponibles pour le travail.

Aujourd’hui, on retrouve cette trace dans les archives et les papiers d’identité de nombreux immigrés des années 1950 et 1960. L’usage du 1ᵉʳ janvier comme date par défaut illustre cette domination administrative héritée du système colonial, où les autorités imposaient des identités simplifiées aux populations «  indigènes  ».

L’utilisation du mois de janvier s’appliquait aussi à d’autres «  indigènes  ». Pour mes parents, est-ce le fruit du hasard  ? Je ne le crois pas, ils sont nés tous les deux un 22 janvier.

Aujourd’hui, le Collectif du 1ᵉʳ janvier ravive cette mémoire. Associations, chercheurs et descendants de ces travailleurs demandent la création d’une journée nationale de reconnaissance. Leur objectif  est de rendre hommage à ces générations d’immigrés qui ont participé à la reconstruction de la France, et reconnaître officiellement leurs conditions de vie, souvent marquées par la précarité, le racisme et le manque de considération.

Dans un article de Mediapart du 1ᵉʳ janvier 2026, Mathieu Magnaudeix rapporte les mots de Faïza Guène, cosignataire de l’appel  : «  Le 1ᵉʳ janvier, c’est une violence, c’est la dépossession. C’est la représentation de tout ce dont ces travailleurs ont été privés  : d’abord d’une vraie date de naissance.  »

Début 2026, des députés du groupe écologiste et social tenteront de faire adopter à l’Assemblée nationale une résolution pour instaurer cette journée de reconnaissance, portée par la ministre de la Culture. Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large de mémoire, de justice historique et de replacer les travailleurs immigrés dans le récit national français, au même titre que les anciens combattants ou les résistants.

Les partisans de ce projet estiment qu’une telle journée aurait une valeur symbolique forte  : elle rappellerait que la France s’est aussi construite grâce à ces hommes venus d’ailleurs, souvent restés anonymes.

Il faudrait aussi supprimer une autre injustice, l’État français exige des retraités étrangers, hors Union européenne, qu’ils vivent au moins neuf mois par an sur le territoire pour percevoir leurs prestations sociales. Ce qui renforce encore plus leur isolement, en les empêchant de vivre avec leurs familles. Au lieu de leur rendre leur dignité, on les suspecte, comme si le doute devait en permanence peser sur eux, comme s’ils étaient des fraudeurs.

Cette reconnaissance serait un geste de vérité, un hommage rendu à une mémoire effacée de l’histoire sociale française.

Liens

https://www.mediapart.fr/journal/france/010126/le-collectif-du-1er-janvier-ravive-la-memoire-des-travailleurs-immigres

https://www.bondyblog.fr/societe/aux-chibanis-le-1er-janvier/

https://www.parlons-politique.fr/actualite-nationale/journee-nationale-pour-les-zero-un-reclamer-la-reconnaissance-des-milliers-de-travailleurs-immigres-de-lapres-guerre-en-france_6563/

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/07/10/les-naissances-le-1er-janvier-dans-les-donnees-de-l-etat-civil-racontent-une-histoire-de-l-immigration-en-france_6181357_4355770.html

https://www.facebook.com/watch/?v=1254462879836147

https://www.lemonde.fr/videos/video/2025/12/31/un-collectif-reclame-une-journee-de-reconnaissance-nationale-pour-les-travailleurs-immigres-de-l-apres-guerre_6660166_1669088.html

 

Mise à jour :lundi 12 janvier 2026
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