Dans le contexte sécuritaire des années 1970 (circulaires Marcellin-Fontanet), les contrôles d’identité discriminatoires, les « délits de faciès », et les opérations « coup de poing » contre les immigrés sont fréquents.
Youssef Sassi, travailleur tunisien, se fait arrêter par la police à la gare Saint-Charles à Marseille le 29 décembre 1978 alors qu’Il venait acheter un billet pour Paris. Youssef Sassi, 25 ans, habite à Martigues, sa carte de séjour est en cours de renouvellement (il a un récépissé attestant de sa demande), mais le guichetier conteste la validité de ses documents. Il profère des injures racistes et appelle la police. Youssef Sassi, est alors interpellé et conduit au commissariat. Il va y subir des insultes racistes et des violences. Libéré le 30 décembre au soir, il consulte un médecin qui rédige un certificat qui constate les ecchymoses/ visage, torse, anus, et établit 12 jours d’incapacité de travail.
Depuis la fin de la guerre d’Algérie et son indépendance, des discours de haine s’expriment contre les immigrés algériens en France. Ils sont bien souvent alimentés par des organisations de rapatriés liées à l’extrême-droite et influentes dans la police.
Ces discours vont s’amplifier davantage suite à la nationalisation de la production de pétrole par l’Algérie indépendante en 1971.
Tous les immigrés maghrébins, y compris les tunisiens et les marocains, sont visés indistinctement par ce racisme ambiant anti-arabe, héritage de la domination coloniale.
Ils sont ciblés par un racisme structurel et par des violences dans les rues et les commissariats, plusieurs meurtres racistes sont commis dès le début des années 1970.
Le 5 janvier 1979, Youssef Sassi porte plainte pour violences corporelles et injures racistes contre deux policiers. Le 11 janvier il est avisé qu’une mesure d’expulsion a été prise au motif de « trouble à l’ordre public ». Les policiers déposent aussi une plainte pour rébellion et outrage le 2 février 1979.
Youssef Sassi est membre de la CGT, il participe aux stages de la JOC et ses amis sont membres de l’Organisation communiste des travailleurs (OCT). Il participe à des distributions de tracts syndicaux en 1974 à Carpentras et en 1977 du coté de Berre-l’Étang, Cela constituera un motif pour justifier un « trouble à l’ordre public » lors de son audition devant la commission d’expulsion le 6 février 1979.
La loi du 3 décembre 1849 sur la presse, toujours en vigueur dans les années 1970, interdisait aux étrangers de participer à la direction ou à la diffusion de publications politiques périodiques, sous peine d’amendes ou d’emprisonnement (art. 9). Cette disposition s’étendait aussi aux distributions de tracts syndicaux ou politiques, interprétés comme relevant du trouble à l’ordre public (loi de 1884 sur les associations et décret-loi de 1939).
La législation sur les étrangers (ordonnance du 2 novembre 1945, modifiée par les lois de 1973-1974) autorisait l’expulsion pour « trouble à l’ordre public » sans délai d’appel dans les 15 jours suivant une condamnation pour rébellion ou outrage.
Son avocat Dany Cohen, du Syndicat des avocats de France (SAF), dénonce l’accélération de la procédure alors que Youssef Sassi est marié avec une française depuis septembre 1978 et qu’il a déposé une demande de naturalisation.
Ni la plainte de Youssef Sassi pour violences et injures ni les arguments de son avocat n’ont été pris en compte par la justice.
Dans son livre-enquête « Youssef ou la fidélité à soi » de Johanna Siméant-Germanos, publié en janvier 2026 (éditions anamosa), elle évoque une autre affaire celle de Théo (2017). C’est cette affaire qui va lui donner envie d’écrire sur Youssef Sassi. Elle retrouve aussi dans un article du journal Libération du 11 février 1976 que des policiers de Marseille avaient avoué avoir utilisé une matraque dans l’anus d’une autre victime.
Pour rappel, l’affaire de Théo, à Aulnay-sous-Bois en 2017 : lors de l’interpellation, les policiers ont aussi utilisé une matraque et ont blessé gravement Théo à l’anus. Les faits sont requalifiés en violences involontaires aggravées. Les forces de l’ordre invoquent un « geste technique » (projection au sol, menottage) ou un « accident », et les experts médico-légaux hésitent sans preuve vidéo ou témoin direct.
La plainte de Youssef Sassi pour violences aboutit à un non-lieu. Pourtant au regard du droit international, l’article 3 de Convention européenne des droits de l’homme, ratifiée par la France en 1974, prohibe la torture et les traitements inhumains ou dégradants.
Les violences policières : détention, coups répétés, injures racistes humiliantes, peuvent s’y assimiler, voire relever de la torture si systématiques ou motivées par la race.
Le mariage et la demande de naturalisation, qui suspendaient l’expulsion d’après l’ordonnance de 1945 (art. 8), n’ont pas fonctionné, car le motif de « trouble à l’ordre public », considéré comme grave, permettait de l’écarter.
L’expulsion est prononcée et exécutée le 28 juin 1979 depuis l’aéroport de Marignane, malgré les mobilisations de la CGT, La Cimade, la Ligue des Droits de l’Homme et le MRAP.
Youssef Sassi a subi des tortures à son arrivée en Tunisie et il a enfin réussi à fuir son pays pour obtenir l’asile politique en Suède.
